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Le pouvoir d'achat au Sénégal : entre espoir et réalité quotidienne

Le pouvoir d'achat au Sénégal : entre espoir et réalité quotidienne

Après des années d'inflation soutenue, les chiffres officiels s'améliorent. Mais sur les marchés de Dakar comme dans les foyers de l'intérieur du pays, la vie reste dure. Enquête sur un fossé qui se creuse entre statistiques et vécu.

30 mars 2026·Analyse économique·8 min de lecture

Au marché Tilène de Dakar, Fatou ajuste ses achats à chaque visite. Moins de poulet, plus de haricots. Moins de lait en poudre, moins de lait tout court. Ce que les économistes appellent « arbitrage de consommation », elle l'appelle simplement « survivre ». Son histoire est celle de millions de Sénégalais pris en étau entre des revenus stagnants et des prix qui, même ralentis, restent bien au-dessus de ce qu'ils étaient il y a cinq ans.

+22%
Inflation cumulée sur 5 ans (2020–2025)
+9,7%
Pic d'inflation en 2022
40,5%
Taux d'emploi T3 2025 (–4 pts vs 2023)
2,9%
Inflation annuelle en nov. 2025

Des chiffres rassurants, une réalité plus nuancée

Les données officielles de l'Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD) semblent prometteuses : l'inflation est tombée à seulement 0,8 % en 2024, contre 5,9 % en 2023 et 9,7 % en 2022. Une performance saluée par les institutions internationales et attribuée à la baisse des prix mondiaux des denrées, au durcissement de la politique monétaire de la BCEAO et aux mesures gouvernementales de soutien au pouvoir d'achat annoncées en juin 2024.

Mais derrière ces moyennes se cachent des réalités très disparates. Si les prix de l'énergie et du logement ont légèrement reculé, d'autres postes essentiels restent orientés à la hausse : les produits importés ont augmenté de 4,9 % en 2024, pesant lourdement sur les ménages les plus vulnérables, qui consacrent l'essentiel de leur budget à l'alimentation — laquelle représente à elle seule 50 % du panier de consommation.

« Les prix des produits importés s'accroissent de 4,9 % tandis que ceux des produits locaux diminuent de 1,1 % — une divergence qui place les ménages sénégalais dans une position fragile. »

Les causes structurelles d'un malaise profond

  • 1
    Dépendance aux importations. Le Sénégal importe une large part de ses denrées de base — riz, huile, lait — dont les prix sont fixés sur les marchés mondiaux. Toute perturbation des chaînes d'approvisionnement ou hausse du dollar se répercute directement dans les assiettes.
  • 2
    Contraction de l'emploi. Le taux d'emploi a chuté à 40,5 % au troisième trimestre 2025, soit une baisse de 4 points par rapport à 2023. Le secteur du BTP, moteur traditionnel de l'économie, a vu son chiffre d'affaires reculer de 12,9 % entre le premier et le troisième trimestre 2025.
  • 3
    Pression fiscale accrue. Pour financer son plan de redressement économique, l'État a engagé plusieurs mesures fiscales qui, si nécessaires, pèsent sur les ménages et les petites entreprises du secteur informel.
  • 4
    Crise de la dette publique. La révision du ratio dette/PIB à 118,8 % pour 2024 — contre 74,4 % initialement — a dégradé la note souveraine du Sénégal jusqu'au niveau Caa1 par Moody's, fragilisant la capacité de l'État à investir dans des programmes sociaux ambitieux.

Ce que le gouvernement tente de faire

Face à ces défis, les autorités ont multiplié les mesures ciblées. En décembre 2025, une baisse significative des prix des carburants a été annoncée : le litre de supercarburant passe de 990 à 920 FCFA, et le gasoil de 755 à 680 FCFA. Une mesure accueillie positivement, même si le Sénégal reste l'un des pays de l'UEMOA où le carburant demeure le plus cher.

Des commissions régionales ont été mises en place en 2025 pour réguler les loyers, tandis que la stabilisation des prix de l'huile, du sucre et du riz reste un axe central de la politique sociale du gouvernement. Ces mesures ont contribué à freiner l'inflation en 2024, selon l'ANSD.

En 2025, la remontée progressive de l'inflation — à 2,2 % en août, puis 2,6 % en septembre avant de redescendre à 1,9 % en octobre — témoigne de la fragilité des acquis. La hausse des prix alimentaires (+3,8 % en août, au plus haut depuis 17 mois) reste la principale source d'inquiétude pour les ménages.

L'espoir pétrolier : une manne qui tarde à ruisseler

L'entrée du Sénégal dans le club des producteurs de pétrole et de gaz, concrétisée en 2024, suscite de grandes attentes. Les exportations du pays ont bondi de 155 % entre novembre et décembre 2025, portées notamment par les hydrocarbures et l'or. Mais la redistribution de ces nouvelles richesses au niveau des ménages sénégalais reste le défi central des prochaines années.

Pour que l'or noir profite au plus grand nombre, des choix politiques courageux s'imposent : investissement dans la transformation locale, renforcement des services publics, protection des filières agricoles domestiques dont les prix ont reculé de 1,1 % en 2024 — une bonne nouvelle relative, mais aussi le signe d'une rémunération insuffisante des producteurs locaux.

En résumé

Le pouvoir d'achat des Sénégalais s'est durablement érodé au cours des cinq dernières années — d'environ 22 % en termes cumulés selon les données d'inflation. Si 2024 a marqué une pause bienvenue, la remontée des prix en 2025, combinée à la contraction de l'emploi et à des finances publiques sous tension, maintient des millions de foyers dans une situation de grande fragilité. L'enjeu n'est plus seulement de contenir l'inflation, mais de construire les conditions d'une croissance qui profite véritablement à tous.


Sources : ANSD, Sika Finance, Agence Ecofin, Trading Economics, Données Mondiales — mars 2026


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